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Argumentaire Feta


Pourquoi avoir fabriqué de la féta en France ?

La féta est un fromage frais conservé en saumure, qui ne nécessite pas de process de fabrication très sophistiqué, et dont on retrouve les traces dans de nombreux pays méditerranéens. La conservation en saumure n'est pas une technologie spécifique, elle a longtemps constitué un des seuls moyens de conserver les fromages, surtout dans les pays méditerranéens.
La féta était fabriquée en Corse avant les années 1940, et il n'y a jamais eu d'observation de la part des grecs sur une usurpation de ce nom. Au début des années 1980, lorsque le projet de fabrication de féta au Massegros, en Lozère, s'est concrétisé, l'Union Européenne a donné son accord et a subventionné cet outil. La filière Roquefort a considéré bien naturellement que le fait de fabriquer un fromage frais à base de lait de brebis constituait une diversification évidente pour les débouchés du lait de la région.

Qui fabrique de la féta dans le monde ?
La féta, avec 400 000 T produites chaque année, est l'un des fromages les plus fabriqués au monde après le cheddar et la mozzarella. Il s'en fabrique 115 000 T en Grèce, 85 000 T dans le reste de l'Union Européenne, et 200 000 T ailleurs, dans les pays du Proche-Orient comme la Turquie ou la Bulgarie, l'Iran, l'Egypte, mais aussi en Australie, en Nouvelle-Zélande et aux Etats-Unis.

Pourquoi la Grèce demande-t-elle une protection ?
En 1986, la délégation grecque au Codex Alimentarius, (instance internationale dépendant de la FAO chargée de définir les normes produits pour les échanges internationaux), a déposé une demande de norme "féta", ce qui veut dire que ce pays considérait alors que ce fromage pouvait être fabriqué dans tous les pays du monde, et qu'elle souhaitait voir définir un minimum de règles de fabrication.
La Grèce s'est "réveillée" en 1992, lors de la parution du règlement européen N°2081/92 sur la protection des noms. En effet, voyant l'intérêt de ce texte pour son industrie laitière, la Grèce a décidé de mettre en place très vite une réglementation d'appellation d'origine sur la féta. Cette réglementation toute nouvelle a été officialisée en janvier 1994, c'est-à-dire juste au moment où le règlement européen devait rentrer en application. Auparavant, il n'y a jamais eu de demande d'appellation dans ce pays pour ce fromage.

Quels sont les droits du pays si l'appellation est reconnue ?
Une appellation reconnue par l'Union Européenne est protégée de toute imitation et il n'est pas possible d'en fabriquer sur le territoire de l'Union hors de la zone définie.
Au niveau international, il faut que les accords dits "ADPIC" soient entérinés dans le cadre de l'OMC pour que cette protection soit étendue à l'ensemble des pays. Si cette notion de protection géographique progresse dans de nombreux pays, elle est très contestée par les USA et le Groupe de Cairns qui y voient une mesure supplémentaire de protectionnisme de la part de l'Europe.

Quelles sont les chances de protection de la féta au niveau international ?
Elles sont très faibles car des pays qui fabriquent de la féta comme la Nouvelle-Zélande, les Etats-Unis, la Turquie ou la Bulgarie, n'accepteront jamais l'interdiction d'un produit qu'ils fabriquent déjà.
On aboutira ainsi au paradoxe que la protection du nom féta sera surtout applicable aux pays de l'Union comme la France, l'Allemagne ou le Danemark tandis que les pays tiers pourront en fabriquer et en vendre sur le marché mondial.

Quels arguments de la Grèce pour imposer cette protection en Europe ?
La Grèce revendique la "propriété" de la féta car ce serait un fromage traditionnel de ce pays. En fait c'est un fromage traditionnel du pourtour méditerranéen, le mot féta est un mot italien qui signifie "tranche".
D'autre part les grecs avancent comme argument que la féta est considérée par une majorité de consommateurs comme un fromage grec. Même si c'est vrai, cela n'est pas suffisant pour justifier d'une protection totale : l'emmental est considéré comme un fromage suisse (son nom officiel aux USA est "Swiss cheese"), et pourtant il est fabriqué dans le monde entier. Il en est de même pour le camembert, symbole des fromages français. La France et la Suisse ont déposé des dossiers d'appellation en les qualifiant : "Emmentaler Switzerland" ou "Camembert de Normandie"

Veut-on empêcher les grecs de fabriquer de la féta ?
Absolument pas, c'est tout le contraire, ce sont les grecs qui veulent nous empêcher d'en fabriquer. Les grecs ne sont pas actuellement capables de fabriquer la totalité du marché européen de la féta. Il leur faudrait doubler leur production. Nous demandons simplement de pouvoir continuer à fabriquer ce produit et à l'appeler féta. Ce n'est pas une usurpation du nom, ce fromage est un fromage méditerranéen, et nous revendiquons ce terme avec les producteurs de lait de l'Aveyron.

Veut-on empêcher les grecs de défendre la spécificité de leur produit ?
Bien au contraire, il faut que les grecs défendent la spécificité de leur appellation propre, grâce à une précision sur l'origine géographique. Il suffirait de dire que l'appellation d'origine "Féta Grecque" est produite selon un cahier des charges précis dans telle région de Grèce, avec une proportion éventuelle de lait de brebis et de chèvre. Cela ne dévaloriserait nullement la féta fabriquée dans ce pays, au contraire, cela la valoriserait comme un produit original, différent des autres.

Les grecs peuvent-ils fabriquer toute la féta pour l'Union Européenne ?
Le potentiel de fabrication de féta est limité en Grèce pour des raisons évidentes : la production de lait de brebis est déjà déficitaire puisque la Grèce importe des quantités significatives de lait liquide en citernes, en particulier depuis la France. Il faudrait que la Grèce puisse doubler sa production actuelle pour satisfaire les besoins du marché européen, ce qui paraît totalement hors de portée.

La féta grecque est-elle une véritable appellation d'origine ?
La notion de terroir appliquée à l'ensemble de la Grèce continentale pose quelques problèmes de cohérence, entre le Péloponnèse et les plaines du Nord de la Grèce. Par ailleurs, le cahier des charges de la féta grecque est limité au minimum, les contrôles sont-ils vraiment réalisés comme prévu dans le règlement N° 2081-92 , y compris sur le plan de la composition du lait qui entre en fabrication et sur le plan hygiénique ?

Pourquoi alors les grecs réclament-ils l'exclusivité du nom ?
Le dossier féta est devenu en Grèce un symbole national, sinon nationaliste, de l'identité de ce pays sur le plan rural. En défendant l'exclusivité du nom, les grecs défendent leur identité nationale contre ce qu'ils estiment être des menaces de l'Europe du Nord. Ils y attachent une importance énorme. Ils ont mis les moyens et ont convaincu les technocrates de la commission de la justesse de leurs vues. Il faut savoir que le président du Comité scientifique qui décide de la validité des appellations à Bruxelles est grec, que le responsable du dossier à la direction générale de l'agriculture est grec.

Quelles solutions peuvent être entrevues ?
La solution est assez simple, il faudrait que la Grèce accepte de modifier le nom de l'appellation pour qualifier son origine géographique, à savoir "féta grecque", cela permettrait de ne pas réserver le mot "féta" à ce seul pays. La crise actuelle serait vite résolue sans préjudice pour personne.

Pourquoi le gouvernement français tarde-t-il à prendre position ?
Le gouvernement français est paralysé dans cette affaire car il a toujours défendu la notion d'appellation d'origine. Il faut se rappeler que c'est sous l'impulsion de la France que le règlement européen a été adopté en juillet 1992. Le ministère de l'agriculture et l'INAO (Institut National des Appellations d'Origine) sont évidemment très attachés à cette notion d'appellation et veulent la défendre au niveau international, en particulier au niveau des négociations de l'OMC. La position française est constante sur ce sujet.
C'est tout à fait logique, mais le problème est que la féta constitue justement un cas de blocage dans toute discussion internationale sur la protection des dénominations. Ce dossier risque même de faire échouer toute la négociation sur les autres produits ou dénominations. Il y a donc un risque important à soutenir la Grèce en ce domaine, car du fait de ce dossier litigieux, c'est bien l'ensemble de la négociation qui peut être remis en cause.

Enfin, est-il envisageable d'accepter sans réagir le démantèlement d'une filière exemplaire comme celle du Roquefort?

 
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